Des valeurs anarchistes essentielles?

J’ai reçu dernièrement ce commentaire fort intéressant de la part d’un certain Françoys Larue Langlois. Ma réponse sera échelonnée sur deux billets. Celui-ci constituera ma réplique à cet extrait suivant:

Aussi bien, chacun doit-il pouvoir choisir librement ses luttes. Et sans vouloir vous jeter vos propres mots à la figure, force m’est d’affirmer qu’à mon humble avis, il ne devrait pas exister, au sein de l’anarchisme, d’ « attitude essentielle » à laquelle on soit susceptible de « contrevenir ». Sinon, il me semble que l’on en serait bientôt au même point que la NEFAC avec sa « Constitution » et ses « Buts et principes » rigoristes (quoique parfois assez judicieux, ainsi qu’on peut l’admettre sans souscrire à la totalité).

Ce commentateur fait référence à mes six attitudes anarcho-pragmatistes essentielles. Je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un programme anarchiste rigoriste auquel il faut suivre tous les principes avec exactitude. J’estimais simplement qu’il fallait suivre ces attitudes si on souhaitait avoir une conception de l’anarchisme semblable à celle de ce présent blogueur médiocre. 😉

Néanmoins, il me semble très clair que quatre de ces six attitudes sont réellement essentielles chez les anarchistes. Les voici:

Attitude 1- Individuellement parlant, assumer ses choix et cesser de rejeter la responsabilité de ses actions sur les autres.

Attitude 2- En contrepartie, du point de vue du regard critique sur la société, reconnaître que la chance peut jouer un rôle dans la réussite ou l’échec d’un individu et accepter de vivre avec cette injustice.

Attitude 5- Être tolérant et accepter la diversité

Attitude 6- Je ne suis vraiment libre que si tous les hommes sont libres

Quand je dis « accepter de vivre avec cette injustice », j’utilise un point de vue individuel au quotidien. Je ne dis pas qu’il ne faille pas la dénoncer ni la combattre, je dis seulement qu’il s’agit d’une bonne chose de l’accepter comme un point négatif de notre vie, inhérent à ce contexte capitalo-étatiste actuel, et qu’il ne faut pas agir comme les étatistes: utiliser l’agression violente pour régler les prétendues injustices et crises invivables dont la résolution est une urgence nationale. Pour le reste, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de vous expliquer pourquoi ce sont des attitudes essentielles chez les anarchistes.

Par contre, les deux autres attitudes ne sont pas des attitudes anarchistes essentielles, mais force est de constater que ceux qui violent le plus ces attitudes ne sont certainement pas des anarchistes, et c’est surtout pour cette raison précise que je les ai inclues dans mes six attitudes essentielles.

L’attitude 3 est la suivante:

Voir l’aventure humaine avec optimisme

Un anarchiste peut très bien ne pas être une personne optimiste. Même si j’estime que ce négativisme est contre-productif, le fait de voir l’aventure humaine avec pessimisme n’est certainement pas un sentiment invalide pour un anarchiste. Par contre, même le plus pessimiste des nihilistes n’est pas moins optimiste que l’étatiste moyen qui prône le recours quasi-systématique à l’agression violente pour régler les problèmes, y compris ceux qui n’existent pas ou même ceux qui sont inventés de toutes pièces. Voici un extrait de mon explication concernant cette attitude, où je dénonce l’état de crise permanent engendré par les étatistes:

Y en a marre de l’état de crise permanent et pessimiste des étatistes: guerre au terrorisme, guerre aux drogues, refroidissement et réchauffement catastrophique de la planète, hypersexualisation des jeunes filles, pic pétrolier, dénatalité, vieillissement de la population, gras trans, pandémie d’obésité, insécurité routière, algues bleues, bagarres au hockey, OGM, bogue de l’an 2000. Il faut comprendre que l’état de crise permanent sert les intérêts de l’État et que c’est normal qu’il en soit ainsi.

Bref, l’optimisme n’est peut-être pas une attitude anarchiste essentielle, mais le pessimisme est certainement une attitude essentielle pour un étatiste!

Voici maintenant l’attitude 4:

Viser une amélioration constante à long terme plutôt qu’une perfection statique à court terme

Bien sûr, j’ai visé directement mes collègues anarchistes par cette attitude. En effet, à mon humble avis, il y a trop d’anarchistes qui sont pressés d’accomplir une révolution drastique, sans tenir compte du fait que la grande majorité des gens ne sont pas assez éduqués pour les appuyer, ce qui rend complètement suicidaire cette tentative de révolution. Par contre, les étatistes sont nettement pires que ces anarchistes concernant la volonté d’une perfection statique à court terme, ce qui explique en partie leur apologie du recours quasi-systématique à l’agression violente pour y arriver.

Certains pourraient me considèrer comme un « gradualiste » en raison de cette attitude ou comme un « réformiste » en raison de mon appui à la séparation du Québec. Pourtant, je ne suis pas un gradualiste au sens médiocratique ou politique du terme: en fait, je ne fonde aucun espoir sur des moyens médiocratiques ou politiques pour accomplir une révolution, sauf l’espoir de se libérer du joug néo-colonial cacanadian pour nous faciliter la tâche dans ce cheminement vers la révolution. En fait, le seul gradualisme que je préconise est celui de l’éducation des gens à l’illégitimité du principe d’autorité.

Aussi, je ne suis pas un réformiste parce que j’estime que les institutions capitalo-étatiques n’ont aucun intérêt à favoriser l’émergence d’une révolution anarchiste. Je ne milite pas pour un parti politique, je ne fais partie d’aucune organisation anarchiste ou militante, je ne milite pas dans un syndicat (même si je suis un travailleur syndiqué à temps partiel présentement), je ne milite pas pour une association étudiante, je ne manifeste pratiquement jamais (je n’ai manifesté qu’une seule fois dans ma vie, contre la guerre en Irak, et je regrette d’y avoir perdu mon temps) parce qu’il s’agit d’une pétition en faveur de l’ordre établi, je suis contre la procréation et la parentalité parce que ces concepts favorisent l’émergence d’une répression étatique encore plus accrue, je suis contre le mariage et le couple monogame à fidélité obligée parce que ce sont des institutions patriarcales auxquelles les anarchistes et les féministes doivent s’y dissocier, etc.

Ainsi, quand je me compare à plusieurs anarchistes libertaires qui appuient plusieurs des revendications bourgeoises et liberticides des élites syndicaleuses pro-bourreaucrassie et pro-ancienneté du secteur public, qui protestent contre la hausse shylockienne des frais de scolarité (je les appuie sur ce point précis) sans remettre en question le monopole d’État en éducation et qui s’acoquinent avec des fémi-favoritistes, et que je me compare à  plusieurs anarcho-capitalistes et libertariens minarchistes qui vantent les mérites du profit,  qui vantent les mérites du fédéralisme cacanadian et qui sont « indifférents » face à la répression policière des manifestants, je me dis que mon appui à la séparation du Québec est d’un réformisme et d’un gradualisme foutrement insignifiants en comparaison avec leurs positions. En fait, je suis probablement au deuxième rang parmi les anarchistes les moins réformistes et les moins gradualistes au Québec…derrière Anne Archet, bien sûr!

Je répondrai à l’autre partie du commentaire de Françoys Larue Langlois lors d’un prochain billet.

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23 Réponses

  1. Le problème avec l’opitimisme c’est que ça peut mener à la pensée magique ou à la naïveté. De la même manière que le pessimisme peut mener au défaitisme ou à l’inaction, voir l’auto-destruction. Je pense qu’on devrait rechercher le juste milieu, mais c’est la position la plus difficile à tenir.

    Je ne dis pas que tu tombes dans la pensée magique ou la naïveté, mais plusieurs finissent par le faire. C’est le cas de Clarissa selon moi. Raison pour laquelle le débat a dégénéré chez elle. J’ai tenté d’amener ça vers le juste milieu mais elle tenait trop à sa position.

    Raison aussi pour laquelle la puplart des débats ne mennent à rien.

    1. « Le problème avec l’opitimisme c’est que ça peut mener à la pensée magique ou à la naïveté. De la même manière que le pessimisme peut mener au défaitisme ou à l’inaction, voir l’auto-destruction. Je pense qu’on devrait rechercher le juste milieu, mais c’est la position la plus difficile à tenir. »

      Tu n’as pas tout à fait tort en fait. Il ne faut pas être optimiste tout en perdant son sens critique! De toute façon, on peut très bien être hyper pessimiste et anarchiste, ce n’est pas invalide selon moi.

      Clarissa…j’admets ne plus suivre ce débat. Faudrait que j’y retourne…

      1. Au fait, l’optimisme a été scientifiquement lié à une durée de vie plus courte, parce que les optimistes n’évaluent pas les risques de façon réaliste, ils sous-évaluent les risques, surtout les risques à leur santé, ce qui peut mener à la mort…

        Alors David, ne soit pas si optimiste. 🙂

          1. Oh, sorry, thank you for these links! This comment was in the moderation list.

        1. 😉 Merci pour cet intéressant commentaire, François! Comme quoi l’excès d’optimisme n’est pas une bonne chose…

          J’ai lu la discussion menant à ton billet sur Srikant et ça me semblait assez idiot de la part des anti-natalistes étatistes!

    2. En fait, je n’ai pas suivi ce débat. Je suis en train de voir ça. Wow! 😦

    3. Jusqu’à présent, je suis entièrement d’accord avec ce que tu as écrit là-bas.

    4. Plus important chez l’anarchisme est l’optimisme vers la nature humaine. Tout variant de la philosophie étatienne voit l’humain comme animal dangéreux. C’est le plus désolé chez les conservateurs. L’optimisme chez Clarissa vers la réussite personnelle me semble des affirmations « new age, » mais elle l’attribue a la psychoanalyse.

  2. Qui, où? C’est qui Clarissa?

    1. http://clarissasblog.com/2011/08/12/what-does-it-make-me/

      Une blogueuse féministe « American liberal » fort intéressante d’habitude, mais elle dérape sur ce point.

      1. Bref, Bakouchaïev a complètement détruit son argumentaire. Un massacre!

  3. J’avoue parcontre mettre fâché et que j’ai pt dépassé les bornes un peu. Mais je trouve que ce qu’elle dit est extêmement insultant pour certaines personnes en plus d’être complètement irréaliste et illogique comme position.

    Mais elle défend la position que la plupart des gens qui ont résussi adopdent. Pt pour éviter de se sentir coupable? Je ne vois pas pourquoi elle tient absolument à rendre les autres responsables de leurs malheurs. Pt une façon de défendre ses privilèges?

    Je ne sais pas si le débat s’est poursuivi, mais je ne veux même plus y retourner. Ça ne vaut pas la peine de se frustrer à cause d’internet.

    1. « J’avoue parcontre mettre fâché et que j’ai pt dépassé les bornes un peu. Mais je trouve que ce qu’elle dit est extêmement insultant pour certaines personnes en plus d’être complètement irréaliste et illogique comme position. »

      Bof, je lui aurais dit des trucs encore pires que ça si j’avais lu une telle connerie il y a deux ans. Mais bon, ça ne va pas assez mal pour moi ces temps-ci pour j’aille aussi loin. Ta réaction est tout à fait valable à mon avis.

      Le débat ne s’est pas tellement poursuivi en fait…

    2. Mieux vaut lire cette blogueuse. Tu vas aimer si tu ne connais pas déjà. Et même si on ne s’entend pas sur le concept de marché, je l’aime bien.

      http://anagory.wordpress.com/

      D’ailleurs, elle est intervenue dans ce même débat.

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  5. Françoys Larue Langlois

    Vous avez parfaitement raison de vous porter à la défense des six attitudes admirables que vous aviez développées précédemment et que je n’ai jamais voulu prendre à partie. Mais force m’est de réaffirmer qu’il n’est pas clair du tout que ces attitudes, ou que, du moins, quatre d’entre elles, soient « réellement essentielles chez les anarchistes ». Elles peuvent VOUS paraître essentielles ; elles peuvent servir à identifier, parmi les anarchistes de toutes tendances, ceux dont vous vous sentez le plus proche ; ceux avec lesquels vous avez le plus d’affinité ; ceux avec lesquels vous préférez bloguer ; etc. Mais au nom même de l’anarchisme – de ce que signifie ce mot – ni vous, ni personne n’a ni n’aura jamais autorité pour fixer ce qui est « réellement essentiel chez les anarchistes ». Si une telle chose se pouvait, ce serait la fin de tout anarchisme.

    Étant optimiste, je veux croire que tout ce débat n’est qu’un malentendu de langage et qu’au fond, nous sommes d’accord quant à l’essentiel… Si j’ose utiliser ce mot (essentiel), qui précisément me fait tiquer, parce que je le trouve un peu trop métaphysique. Celui de « chance » aussi, d’ailleurs, que je n’aime guère. À moins que vous ne parliez de la soi-disant « chance » qu’on peut avoir, par exemple, d’être né et d’avoir grandi au sein d’une famille privilégiée. Mais ce n’est pas plus une chance que d’être né au sein d’une famille défavorisée n’est une malchance. C’est simplement, dans un cas comme dans l’autre, une conséquence du système d’inégalité dans lequel nous vivons, lequel n’est absolument pas le fruit du hasard.

    Loin de moi l’idée d’être lourd, vaseux ou pointilleux, ce que j’ai un peu peur d’être ici, je l’avoue. Je suis simplement extrêmement chatouilleux en matière de liberté absolue. Et croyez bien que si je n’avais pas l’impression que vous l’êtes aussi, je ne vous aurais tout simplement jamais écrit.

    1. J’estime que les attitudes 1,2 5 et 6 sont essentielles pour un anarchiste. Je n’ai pas assez expliqué pourquoi dans ce billet, et ce n’était pas mon but. Donc, il y aura un 3e billet (qui sera le 2e en fait) portant sur tes commentaires.

      1. Mais soyez patient, j’ai un autre dossier à aborder avant.

    2. « Loin de moi l’idée d’être lourd, vaseux ou pointilleux, ce que j’ai un peu peur d’être ici, je l’avoue. »

      N’ayez pas trop peur de moi. Jusqu’à présent, vous me semblez suffisamment intelligent, cohérent et respectueux pour que je n’utilise pas mon ton vitriolique contre vous.

      Et je vous ai donné en partie raison, il y a deux de ces 6 attitudes qui ne sont pas essentielles pour un anarchiste.

      « Celui de « chance » aussi, d’ailleurs, que je n’aime guère. À moins que vous ne parliez de la soi-disant « chance » qu’on peut avoir, par exemple, d’être né et d’avoir grandi au sein d’une famille privilégiée. Mais ce n’est pas plus une chance que d’être né au sein d’une famille défavorisée n’est une malchance. C’est simplement, dans un cas comme dans l’autre, une conséquence du système d’inégalité dans lequel nous vivons, lequel n’est absolument pas le fruit du hasard. »

      Très intéressant. Je vais y réfléchir, vous avez peut-être raison.

  6. – Plutôt que de parler d’optimisme ou de pessimisme, qui sont des états alternatifs et presque climatiques, il vaut mieux parler de la peur, qui fait le jeu des institutions politiques et de la société. Dès lors qu’un système autoritaire perd la capacité de rassurer les membres qui lui sont asservi, ce système autoritaire est menacé de faillite.

    1. De rassurer et d’exercer son pouvoir par la peur, oui!

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