Philanthropie, marketing et retour d’ascenseur pseudo-philanthropiques

Ce billet est une réaction à ce billet de Renart Léveillé (attention, je suis d’accord avec lui sur le fond), mais surtout aux commentaires en réponse au billet en question.

Dans Wikipédia, on y définit la philanthropie ainsi: « la philanthropie est la philosophie ou doctrine de vie qui met l’humanité au premier plan de ses priorités. Un philanthrope cherche à améliorer le sort de ses semblables par de multiples moyens, et ce de manière désintéressée. » Je ne vois pas en quoi la charité peut être désintéressée cependant. La charité est toujours intéressée et les donneurs recherchent tous un retour d’ascenseur quelconque, mais pas nécessairement financier (ça peut être psychologique ou social). C’est une croyance religieuse intégriste que de croire que la charité est totalement désintéressée. Mais attention, ça ne veut pas dire que les intentions ne sont pas altruistes à la base.

Afin de mieux circonscrire la notion de philanthropie, il me semble pertinent de distinguer la vraie philanthropie du marketing pseudo-philanthropique et du retour d’ascenseur pseudo-philanthropique.

Ma définition de la vraie philanthropie ressemble à la définition de Wikipédia, mais sans le désintéressement. La vraie philanthropie est une philosophie de vie qui met l’humain au premier plan de ses priorités, par le biais de la solidarité volontaire. Le vrai philanthrope cherche d’abord et avant tout à aider les autres, mais aussi à obtenir des bénéfices non pécuniers (social et/ou psychologique), en risquant même de perdre de l’argent. L’anarchisme eucourage fortement la vraie philanthropie, qui sera le fer de lance de la solidarité volontaire (la vraie solidarité, contrairement à la fausse solidarité forcée de la gau-gauche étatiste) dans une anarchie.

Le système capitalo-étatiste engendre le marketing pseudo-philanthropique: i.e. un mécanisme de marketing capitaliste qui consiste à publiciser une corporation (je vous rappelle qu’il n’y aurait pas de corporations dans un système anarchiste ou libertarien) par le biais d’une charité soi-disant philanthropique, afin d’en obtenir des faveurs pécuniaires à long terme.

Mais il y a encore pire, le retour d’ascenseur pseudo-philanthopique: i.e. un mécanisme de compensation étatique partielle sous le prétexte d’une charité soi-disant philanthropique en retour d’un enrichissement corporatiste soutenu par l’État. Par exemple, la Fondation Chagnon collabore très souvent avec le gouvernemaman culbécois, car les Chagnon (les fondateurs de Vidéoétron) ont fait la majeure partie de leur argent parce que la Caisse des Despotes (à l’époque, c’était le PCUL qui était au pouvoir!) leur a presque donné la société Câblevision Nationale en 1980!

Dans le cas de Bill Gates, il s’agit à la fois d’un marketing et d’un retour d’ascenseur pseudo-philanthropiques. Le retour d’ascenseur provient du fait que Bill Gates a fait son argent en majeure partie grâce à la violence étatique (i.e. lois sur la propriété intellectuelle, copyrights). Voici ce que l’anarcho-mutualiste Kevin Carson en pense:

The « morality » of it depends quite a bit on how that « fortune » was obtained in the first place. And considering that Gates and his partner in crime Ballmer are two of the most odious Copyright Nazis in the world, and that Microsoft’s entire business model depends on state measures like the Digital Millennium Copyright Act to protect them from market competition, it’s fair to say Gates was being generous with stolen money. If you’re looking for someone doing something admirable for the Third World, how about the people promoting open-source software in countries too poor to afford Gates’ gold-plated turd?

La « moralité » de cette générosité dépend un peu de la manière dont cette « fortune » (en anglais « fortune » veut aussi dire « chance »! 😉 ) a été obtenue en premier lieu. Et compte tenu du fait que Bill Gates et son partenaire criminel Steve Ballmer sont deux des plus odieux nazis du copyright dans le monde, et que l’ensemble du modèle d’entreprise de Microsoft dépend de mesures étatiques comme le Digital Millenium Copyright Act afin de les protéger de la concurrence sur le marché, il est juste de dire que Gates est généreux avec l’argent volé. Si vous recherchez des individus qui font des trucs admirables pour le tiers monde, que dire des gens qui font la promotion des logiciels libres dans les pays trop pauvres pour se permettre le tas de marde plaqué-or de Gates?

🙂

La quasi-totalité des opérations corporatistes de charité sont des formes de marketing et/ou de retour d’ascenseur pseudo-philanthropiques qui créent encore plus de pauvreté malgré les prétentions contraires. Ce n’est pas certainement pas ce que les anarchistes et les libertariens ont en tête quand il s’agit de philanthropie. Par contre, les libertariens vulgaires ressemblent beaucoup aux drouatistes étatistes concernant leur apologie aveugle de la soi-disant philanthropie.

Pour terminer, je précise ma pensée concernant les programmes sociaux. Plusieurs lecteurs s’inquiètent des conséquences sociales de ma vision de l’anarchisme, mais contrairement à plusieurs drouatistes étatistes et libertariens (et cette fois-ci, pas seulement les vulgaires!), je n’ai jamais dit qu’il fallait les éliminer immédiatement. D’éliminer immédiatement les programmes sociaux, sans questionner au préalable les fonctions les plus inutiles de l’État, conduirait à une grave dérive vers une drouate étatiste répressive. Bien au contraire, les dépenses reliées aux programmes sociaux (surtout la santé et l’aide sociale, l’instruction dans une beaucoup moindre mesure) sont les moins inutiles d’un État et bien d’autres choses doivent être abolies avant ça. J’estime que la dernière mesure à être désétatisée avant le développement d’une anarchie devrait être l’aide sociale (ou quelconque forme de revenu minimal pour vivre décemment). Je prétends seulement qu’ultimement et à très long terme, la manière la plus efficace possible de répartir équitablement les ressources limitées va survenir dans une anarchie couplée d’un véritable libre marché. Mais pour le moment, on est loin d’en être arrivé là! Je préciserai encore plus ma pensée sur ce sujet un jour.

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17 Réponses

  1. Je pense que Bill Gates aurait pu faire fortune sans l’état. Il a un bon flair pour prédire la demande, et c’est un bon exemple de « profit entrepreneurial pur ».

    Il existe des moyens sérieux de rendre un logiciel incopiable. C’est juste un peu plus dispendieux que de demander à l’état de le faire à sa place.

    1. Je ne crois pas qu’il serait aussi riche cependant. Il serait riche, mais pas autant.

      Ceci dit, il est clair que Gates a des qualités entrepreneuriales indéniables! On est loin de Labeaume Le Minable!

      « Il existe des moyens sérieux de rendre un logiciel incopiable. »

      Je n’ai aucun problème à ce qu’on rende technologiquement un logiciel incopiable, autant que l’État et sa police n’entre pas là-dedans.

    2. Il existe des moyens sérieux de rendre un logiciel incopiable.

      Bruce Schneier, probablement le plus célèbre vulgarisateur de la sécurité informatique, répondrait (avec raison) que « les fichiers numériques ne peuvent pas être rendus incopiables de la même façon que l’eau ne peut pas ne pas être mouillée » (« Digital files cannot be made uncopyable, any more than water can be made not wet. » — Source.

      Les logiciels étant des fichiers numériques, toute tentative de les rendre incopiables est vouée à l’échec.

  2. « Je n’ai aucun problème à ce qu’on rende technologiquement un logiciel incopiable, autant que l’État et sa police n’entre pas là-dedans. »
    C’est impossible, tout code se copie. Alors il faudrait plutôt remettre en cause le copyright, qui est une notion de plus en plus dépassée de nos jours.

    Sinon très bon billet!

    1. En général, les codes se copient mais il est possible de rendre beaucoup plus difficile sa copie par des non-initiés. Peux-être avez plus de précisions à apporter là-dessus.

      En ce qui concerne le copyright, bien sûr que je le remets en question!

      1. En général, les codes se copient mais il est possible de rendre beaucoup plus difficile sa copie par des non-initiés.

        C’est vrai, mais cela ne tient pas compte d’une propriété particulière du logiciel: celle d’encapsuler le talent. Le non-initié sera peut-être bloqué par les mesures mises en place par MS pour l’empêcher de copier son logiciel, mais ces mesures n’arrêteront pas l’expert longtemps. Là où la situation du logiciel diffère de celle du matériel est que l’expert peut facilement utiliser son talent pour créer un logiciel qui contourne les mesures anti-copie de MS, le rendre suffisamment convivial pour que le non-initié puisse l’utiliser d’un seul clic de souris, et le distribuer à grande échelle sur Internet. Dans le cas du contournement de systèmes de protection implantés dans le matériel (par exemple, un dispositif anti-enregistrement sur un magétoscope numérique), l’expert peut publier un guide sur le contournement de ces systèmes, mais le non-initié sera beaucoup moins enclin à suivre la procédure décrite dans le guide si cela implique d’ouvrir le boîtier et de jouer avec les câbles.

        1. Mais le nul en informatique ne pourra pas copier aussi facilement, de sa propre initiative. Cependant, on peut l’aider! 🙂

  3. Oui, mais ça fait partie du système prédateur-proie, la course aux armements. Plus on rend le code indéchiffrable en le cryptant, plus on stimule les copieurs ou les pirates à déjouer. C’est sans fin, c’est quelque chose de totalement naturel. Tout comme dans la vie en général, on se met dans la merde à abuser des antibiotiques, car on ne fait qu’encourager une sélection directionnelle qui favorise les bactéries résistances à se diviser davantage que les non-résistantes. On peut rendre difficile la copie, mais ce n’est qu’une question de temps avant que quelqu’un arrive à décrypter.

  4. Intéressant! Merci!

    Je suis d’accord avec vous.

  5. « Bill Gates a fait son argent en majeure partie grâce à la violence étatique (i.e. lois sur la propriété intellectuelle, copyrights »

    Seriez-vous en train de proposer que tout le monde puisse copier sur tout le monde sans aucune conséquence.

    Même sans cette connerie gouvernementale, des procès régis ou non par l’état auraient lieu pour fraude, vol, larcin et plagiat.

    Je ne crois pas qu’on veuille devenir comme la Chine. Avec un état qui se fait complice de l’argent sale fait avec la contre-façon.

    1. J’y reviendrai un jour. Il faut distinguer la contrefaçon de la copie assumée.

  6. Mon dernier message pour l’instant.

    Le retour d’ascenseur provient du fait que Bill Gates a fait son argent en majeure partie grâce à la violence étatique (i.e. lois sur la propriété intellectuelle, copyrights).

    Même s’il est vrai que Bill Gates a construit une très grande partie de sa fortune en se servant de mesures étatiques de protection de la « propriété intellectuelle » comme les brevets et les droits d’auteurs (en ce qui me concerne, les brevets logiciels sont une plaie), une des raisons derrière l’omniprésence des produits MS (et donc de la fortune de Gates) est un phénomène structurel très présent dans l’industrie de l’informatique: les effets de réseau.

    Pour aller à l’essentiel, un effet de réseau existe lorsque le bénéfice qu’un usager retire de l’utilisation d’un produit augmente en fonction du nombre d’usagers qui utilisent le même produit. Par exemple, le téléphone comporte un effet de réseau: le bénéfice que retire un abonné au service téléphonique croît dépendemment du nombre d’usagers qu’il peut contacter en se servant du téléphone.

    Dans le cas des produits MS, le bénéfice qu’un usager retire de ces produits dépend en grande partie du nombre d’usagers qui utilisent un produit compatible. Par exemple, plus il y a de gens qui utilisent MS Office, plus il y a de gens qui peuvent lire et modifier les documents que je crée avec MS Office. Or, MS refusait jusqu’à récemment de fournir la documentation sur les formats de fichiers utilisés par MS Office (on ne parle pas du code de source de MS Office ici, celui-ci n’est pas nécéssaire), rendant donc très difficile la création de logiciels compatibles avec MS Office. Donc, les utilisateurs se retrouvent devant le choix suivant: utiliser MS Office pour pouvoir interagir avec tous ceux qui l’ont déjà adopté, ou se condamner à ne pas pouvoir interagir avec les autres usagers en refusant d’utiliser MS Office.

    Je considère que l’utilisation des effets de réseau par une entreprise pour enchaîner ses clients à son produit de cette façon est une forme d’oppression qui doit être dénoncée. De plus, cette oppression a lieu sans que l’État n’y joue un rôle.

    Il faut aussi considérer le fait que lorsqu’on copie illégalement un logiciel MS, on contribue à renforcer les effets de réseau que ceux-ci comportent. La solution est alors d’utiliser des logiciels qui font usage de protocoles et de formats ouverts.

    Finalement, je ne serais pas surpris de voir notre cher ami, l’auto-proclamé Antagoniste, s’immiscer dans ce débat. J’ai eu l’occasion de l’affronter à ce sujet sur une autre tribune il y a quelques années; on peut lire les interventions pertinentes surtout ici, mais également ici, ici, ici et ici. Notons que mon pseudonyme sur ce forum est « EnforcerMP », alors que celui de l’Antagoniste est « Jean Moulin ».

    1. Ceci dit, on ne peut pas empêcher ces effets de réseau, même dans une anarchie, mais nous pouvons trouver des méthodes volontaires pour ouvrir les protocoles et formats.

      Merci pour les liens! 🙂

  7. L’opinion de l’Antagoniste ne me suprend guère…

  8. Très bonnes interventions, mais je persiste à croire que si MS et compagnie ne mettent PAS d’effort sérieux à lutter contre la copie, c’est parce que 1) ils peuvent toujours espérer que l’état fasse (inutilement) le travail à leur place et 2) la copie procure une publicité gratuite (effet de réseau décrit ci-haut).

    Les ressources de MS et compagnie dépassent largement celle des hackers. Je ne suis pas un expert, mais vite de même, comment peut-on copier un serveur caché derrière une application web, louée à l’heure par carte de crédit? Et comment copier un film, si je ne le laisse jouer que dans des cinémas qui font une fouille rectale à tous leur clients (hypothétiquement consentants)? Un peu d’imagination bon sang!

    Je comprends la sensibilité des anarchistes pour le logiciel ouvert, et je suis contre le droit d’auteur d’origine étatique. Mais la question posée est de savoir si un Bill Gates pourrait faire fortune dans une vraie anarchie. Je ne crois pas aux lubies égalitaires. Pas plus qu’on peut tous survivre sans travailler. (Je n’ai pas dit sans salariat.)

    1. « Très bonnes interventions, mais je persiste à croire que si MS et compagnie ne mettent PAS d’effort sérieux à lutter contre la copie, c’est parce que 1) ils peuvent toujours espérer que l’état fasse (inutilement) le travail à leur place et 2) la copie procure une publicité gratuite (effet de réseau décrit ci-haut). »

      On s’entend là-dessus.

      « Mais la question posée est de savoir si un Bill Gates pourrait faire fortune dans une vraie anarchie. »

      Pas autant que présentement.

      « Pas plus qu’on peut tous survivre sans travailler. (Je n’ai pas dit sans salariat.) »

      Attention, si tous ne travaillent pas (impensable en pratique mais cas de figure intéressant), je suis d’accord (et j’aurais dû le mentionner plus clairement avant), mais tous ne devraient pas être obligés de travailler.

      En ce qui concerne le salariat, les libertariens non-vulgaires et les anarchistes, incluant les anarcho-capitalistes (je hais ce terme) ne font pas la promotion du salariat, on s’entend.

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