Stephen Harper, un ex-libertarien devenu étatiste comme les autres, par Martin Masse

Voici un éditorial de Martin Masse du Québécois Libre datant du 15 janvier 2005, juste avant la dernière élection fédérale. Voir ce lien pour la présentation dans les archives du QL et j’ai trouvé le texte complet ici. Je ne suis pas entièrement d’accord avec ce texte mais il est très intéressant et il déboulonne joyeusement le mythe du « Small Government Conservative ». Posez-vous les questions suivantes en lisant ce texte: 1) Est-ce que la situation a vraiment changé depuis la publication de ce texte? et 2) Qu’arrivera-t-il si les CONservateurs deviennent majoritaires?

STEPHEN HARPER: UN EX-LIBERTARIEN DEVENU UN ÉTATISTE COMME LES AUTRES

par Martin Masse

Si la tendance se maintient, Stephen Harper deviendra premier ministre du Canada dans une semaine et les conservateurs pourraient même faire élire quelques députés au Québec. Je devrais être fier. Harper est un ancien lecteur et abonné du Québécois Libre. J’ai été son premier organisateur au Québec lorsqu’il est revenu en politique à l’automne 2001 pour contester le leadership de l’Alliance canadienne. Il sera sans doute le politicien le plus près du mouvement libertarien à avoir accédé au pouvoir dans ce pays.

J’ai connu Stephen Harper au milieu des années 1990, alors que je militais pour le Parti réformiste du Canada, dont il était l’une des principales vedettes. Malgré son enracinement solide dans les provinces de l’ouest, ce parti était perçu comme défendant des positions extrémistes, n’avait qu’un écho marginal dans l’est du pays et ne comptait qu’une poignée de supporters au Québec. Il s’agissait d’une coalition de conservateurs, de populistes de l’ouest, de traditionalistes religieux, de libertariens et de libéraux classiques.

Mais au-delà des controverses médiatiques, la plupart de ses positions pouvaient se ramener à un grand thème: limiter la taille de l’État fédéral par une décentralisation des pouvoirs vers les provinces et une réduction de l’intervention du gouvernement dans l’économie et la vie des individus. Le Parti réformiste était vilipendé par tout l’establishment politique et médiatique justement parce qu’il avait des principes clairs qui allaient à l’encontre de l’étatisme bien-pensant dominant et qu’il faisait peu de compromis.

Après la transformation du Parti réformiste en Alliance canadienne et sa fusion ultime avec le vieux Parti progressiste-conservateur, cette élection devrait être la consécration pour les réformistes qui ont traversé le désert électoral pendant toutes ces années en défendant ces principes. En fait, c’est plutôt le contraire qui se passe: l’élection de Stephen Harper devrait confirmer une fois pour toute qu’il est parfaitement inutile de chercher à faire avancer des idées libertariennes en jouant le jeu de la realpolitik démocratique.

Le Stephen Harper que j’ai connu

En réponse aux attaques des libéraux qui ont ressorti certaines déclarations controversées qu’il a faites il y a plusieurs années, le chef conservateur déclarait la semaine dernière que même si ses positions sur certains sujets ont évolué, ses croyances fondamentales n’ont pas changé au cours de la dernière décennie. Ou bien il est devenu hypocrite et manipulateur comme la plupart des politiciens, et raconte n’importe quoi pour bien paraître; ou bien il a été complètement happé par la bulle politique au point qu’il n’arrive même plus à distinguer ses principes d’autrefois de ses compromissions d’aujourd’hui.

Le Stephen Harper que j’ai connu n’aurait certainement pas été à l’aise à défendre le programme dévoilé par le Parti conservateur au cours de cette campagne. Entre sa démission comme député réformiste en 1997 et son retour en politique, nous nous sommes rencontrés à quelques reprises à Montréal. Il présidait la National Citizens Coalition, un groupe de pression canadien-anglais dont la devise était alors « More freedom through less government ». Difficile de décrire plus succinctement le programme libertarien.

Nous discutions politique et philosophie. Harper était à cette époque un grand fan du QL. Je suis presque tombé en bas de ma chaise une fois lorsqu’il m’avait parlé de façon élogieuse de mon article sur les « cinq attitudes libertariennes essentielles », en mentionnant le no 53 dans lequel il avait été publié. J’avais non seulement oublié le numéro, mais au moins une ou deux des cinq attitudes en question!

Stephen Harper préférait se définir comme libéral classique plutôt que comme libertarien, un terme qui avait selon lui des connotations trop idéologiques. Il n’avait aucune sympathie pour les positions anarcho-capitalistes, mais se sentait à l’aise avec la position voulant que l’État devrait se concentrer sur quelques fonctions essentielles (sécurité, défense, justice, affaires extérieures, etc.) et que l’interventionnisme étatique devrait être réduit à sa plus simple expression. La NCC n’avait alors aucune présence au Québec et il m’avait proposé de mettre sur pied une aille québécoise à partir du réseau du QL. Des divergences stratégiques et son retour en politique ont fait en sorte que ce projet n’a pas abouti.

Lors de la course à la chefferie de l’Alliance canadienne à l’automne 2001 et l’hiver 2002, j’étais le « contact » officiel de la campagne de Stephen Harper au Québec. Après avoir constaté pendant cette campagne le manque d’intérêt du chef et de son entourage à développer à court terme une organisation au Québec, j’ai décidé de ne pas perdre mon temps à m’impliquer après son élection (voir mon article à ce sujet dans le National Post lors de la campagne électorale de juin 2004: « Stephen Harper rediscovered Quebec too late »).

Un politicien socialiste comme tous les autres

Tout de même, le Stephen Harper de 2002 avait encore des instincts libertariens. Sa priorité numéro 1 était de réduire le fardeau fiscal – à un niveau plus bas que celui des Américains! (Voir « How to get Canada back on track »). Aujourd’hui, il promet de réduire la TPS de deux points de pourcentage, ce qui n’aura qu’un effet marginal sur le revenu disponible des Canadiens.

Le Stephen Harper que j’ai fréquenté n’aurait jamais défendu le système de santé en faillite du Canada. Aujourd’hui, il promet de s’opposer au développement du privé en santé, ce qui en fait un politicien socialiste comme tous les autres chefs fédéraux. Lors du dévoilement du programme complet du PC vendredi dernier – par ailleurs rempli de promesses de dépenses et d’appui du gouvernement à tout un chacun –, le critique conservateur des Finances Monte Solberg a déclaré en parlant des programmes sociaux: « Spending continues to go up. There will be no cuts. … We will protect the social safety net. » Bref, c’est le statu quo, l’État fédéral ne subira aucune cure d’amaigrissement.

Voilà ce qu’on obtient aujourd’hui, avec un chef de parti et futur premier ministre au passé le plus libertarien qu’on puisse imaginer, compte tenu de l’influence restreinte de notre mouvement. Ce gouvernement conservateur gouvernera en fait comme l’aurait fait le vieux Parti progressiste-conservateur (que Harper et ses camarades réformistes avait pourtant quitté à la fin des années 1980 à cause de ses compromissions). Il pourrait même faire moins bien que le gouvernement de Jean Chrétien entre 1993 et 2002, alors que Paul Martin mettait un peu d’ordre dans les finances publiques, éliminait le déficit, contenait les dépenses et réduisait un peu les impôts (voir à ce sujet l’étude de l’IEDM sur l’évolution des dépenses fédérales au cours des dernières décennies). Outre la promesse de se retirer de l’accord de Kyoto et d’abolir le registre des armes à feu, le programme de Stephen Harper n’a pratiquement rien de clairement moins étatiste que celui de Paul Martin.

Comme je l’ai écrit plusieurs fois dans mes éditoriaux et sur le Blogue du QL, la politique partisane est une perte de temps pour ceux qui veulent vraiment réduire la taille de l’État. La démocratie est un système collectiviste dont toute la logique repose sur l’achat de clientèle électorale. Ou bien on refuse de jouer ce jeu et on reste marginal; ou bien on veut absolument obtenir le pouvoir, et alors il faut abandonner ses principes libertariens et adopter une attitude opportuniste.

Stephen Harper veut devenir premier ministre et a fait une excellente campagne pour y arriver. Mais pour cela, il est devenu un autre politicien étatiste insignifiant, qui au mieux maintiendra l’État fédéral canadien à sa taille actuelle, au pire le fera croître comme l’a fait George W. Bush, un président que plusieurs conservateurs admirent. Comme on dit, ça va changer le mal de place, et les rats libéraux méritent certainement une défaite spectaculaire. Mais si lui, un ancien lecteur et admirateur du QL, ne peut en fin de compte faire mieux, que peut-on espérer de plus par des moyens politiques?

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7 Réponses

  1. Je suis d’accord que le PC est incohérent à bien des points de vue, comme par exemple les coupures dans les arts pendant qu’il fait des petits cadeaux à Ford…

    Mais les libéraux sont la seule alternative sérieuse et je préfèrais avaler un gallon d’essence et pisser sur un feu de brousse que de voter pour eux. Encore moins pour le Bloc ou le NPD.

  2. Il n’y a aucune alternative valable à part le Mal-de-Bloc. Les soi-disant libéraux sont pires que les CONservateurs! Tu ne voteras pas pour le Mal-de-Bloc parce que tu veux rien savoir de la séparation. Dans ton cas, je te suggère donc de ne pas voter.

    « Je suis d’accord que le PC est incohérent à bien des points de vue, comme par exemple les coupures dans les arts pendant qu’il fait des petits cadeaux à Ford… »

    Tout à fait!

  3. @AP,

    Personnellement, ce n’est pas tellement de la séparation de l’état fédéral que je veux rien savoir, à la rigueur je pourrais être d’accord avec le point et y donner mon appui mais je sais que tu y as peut-être déjà répondu et pardonne-moi si c’est le cas mais je me demande comment les séparatistes-anarchistes comme toi constituant la minorité mettraient au pas la majorité bloquiste qui est nationaliste-étatiste et provient de la go-gauche syndicaliste.

    L’unanimité dans le Bloc comparé au PQ me fait vraiment freaker, le PQ tolère plus la dissidence alors que ce devrait être le contraire et c’était originalement le contraire en 1993 alors que le Bloc avait connu son meilleur score si on exclut 2004 (le scandale des commandites). Il s’agissait alors d’une coalition arc-en-ciel de candidats de toutes les allégeances qui faisaient front commun au nom du Québec et des intérêts pluralistes et diversifiés des québecois et de la représentativité de l’ensemble de ce que nous sommes collectivement au lieu de représenter seulement le quart des québecois.

    Bref, à mon avis, dans les chemins qu’aurait pu prendre le Bloc, il a pris la mauvaise direction. Une des avenues qu’il aurait pu explorer aurait été de songer à faire élire des candidats à l’extérieur du Québec. Quand penses-tu? Personnellement, je me dis pourquoi pas. Il y a des francophones à l’extérieur du Québec et ça n’empêcherait pas à mon avis le Bloc d’être séparatiste. De plus, en élargissant le nombre potentiel de députés possibles, ce que dit Gilles Duceppe de voter Bloc pour contrer les conservateurs aurait pu être encore plus vrai. Ce qui ne sera pas le cas demain si les conservateurs rentrent majoritaires. Est-ce que ce scénario pourrait faire grimper la ferveur séparatiste? Peut-être est-ce cela la stratégie de Duceppe finalement mais c’est vraiment très mal expliqué de sa part.

    Salutations,

    TM

  4. ….Dans ton cas, je te suggère donc de ne pas voter…..AP

    Hé ben…! Quel revir’ment. Tu préconises l’abstention maintenant ?

    Il faut arriver à faire adopter que les bulletins de vote devraient avoir 1 case de plus : Aucun des candidats….

    Ainsi, de vrais chiffres pourraient être étudiés et les abtentionnistes auraient un semblant de Parti.

    Il faut faire kekchose pour faire augmenter la conscience à propos de l’Utopie-démocratique actuelle.

    Cet édito de Martin Masse est édifiant car on s’aperçoit que ni Harper, ni personne avant lui n’a pu prendre le pouvoir sans faire le jeu des lobbys et revenir à la même place, pour les mêmes raisons. Et c’est le système des Partis, illégal en fait en démocratie, qui règne puisque ce sont les grosses compagnies appuyées par les banques qui peuvent mettre le cash pour faire passer leurs projets, pas les citoyens.

    En vérité, seuls les gens avec un bandeau sur les yeux ne s’aperçoivent pas que la raison principale pour inventer un gouvernement qui fut à l’origine « pour servir les gens », a été détournée à, pour « servir les riches ».

    La politique telle que pratiquée en ce moment est tellement idiote, basée sur l’adulation, le charisme, le look et l’argent. On a peut-être ce qu’on mérite ! La vraie démocratie ne peut vraiment pas être composée de voleurs de cette nature dans ses rangs sinon, y a vraiment pas d’solution.

    Moi je me dis que la solution devrait être dans l’application de la vraie et unique démocratie selon les règles, qui à mon avis n’a jamais encore été mise en place donc n’a jamais existé dans les faits. Le cirque auquel nous assistons est sûrement une parodie de ce qui devrait se passer.

  5. @Clusiau

    Il n’y a pas de revirement. Philippe David ne veut rien savoir du Mal-De-Bloc, alors je lui suggère de ne pas voter, seulement pour cette raison. Pour le reste, je ne change pas d’idée.

    L’idée du « aucun des candidats » est fort intéressante.

    Il n’y a pas grand-chose à espérer de la médiocrassie pseudo-représentative, sauf séparer le Québec du Cacanada. Nous pouvons parfois essayer de fucker le système mais l’éducation et le militantisme hors partis politiques sont plus efficaces.

    D’accord avec le reste de ton commentaire.

  6. @Tym Machine

    « Personnellement, ce n’est pas tellement de la séparation de l’état fédéral que je veux rien savoir, à la rigueur je pourrais être d’accord avec le point et y donner mon appui mais je sais que tu y as peut-être déjà répondu et pardonne-moi si c’est le cas mais je me demande comment les séparatistes-anarchistes comme toi constituant la minorité mettraient au pas la majorité bloquiste qui est nationaliste-étatiste et provient de la go-gauche syndicaliste. »

    L’idée n’est pas de mettre au pas dans l’immédiat les nationaleux étatistes. Sur ce point, tu as raison, c’est impossible. Par contre, la séparation du Québec va créer des conditions plus favorables à un débat sur la trop grande place de l’État au Québec.

    Dans l’onglet « Vive la séparation du Québec » (voir en haut), j’écris:

    « Alors qu’avec la séparation du Québec, les moyens financiers de l’État Québécois, privé des transferts fédéraux, seront plus limités, à tout le moins dans les premières années de son indépendance (ben oui, ce ne sera pas facile au début, la séparation c’est difficile!), ce qui sera une occasion en or pour les zélateurs de la véritable réduction de la taille de l’État, puisqu’il en résultera la coupure de dépenses tant espérée et à long terme l’écrasement de l’étatisme québécois sous son propre poids.

    Bien sûr, si les Québécois continuaient à voter pour le PQ dans un Québec séparé, une telle transformation ne se produirait pas, mais je compte sur la fin de la crisse de question nationale et de sa sclérosante chicane “fédéraleux vs nationaleux” qui en découle pour libérer l’espace nécessaire dans les débats qui nous permettront de botter le derrière du PQ et de se poser les vraies questions concernant la réduction de la taille de l’État, au lieu de faire semblant comme l’ADQ en ce moment. »

  7. @Tym Machine

    « L’unanimité dans le Bloc comparé au PQ me fait vraiment freaker, le PQ tolère plus la dissidence alors que ce devrait être le contraire et c’était originalement le contraire en 1993 alors que le Bloc avait connu son meilleur score si on exclut 2004 (le scandale des commandites). Il s’agissait alors d’une coalition arc-en-ciel de candidats de toutes les allégeances qui faisaient front commun au nom du Québec et des intérêts pluralistes et diversifiés des québecois et de la représentativité de l’ensemble de ce que nous sommes collectivement au lieu de représenter seulement le quart des québecois. »

    Sur ce point, je suis d’accord avec toi. Le Mal-De-Bloc et le Parti Culbécois ont un gros problème à régler sur ce point. C’est encore pire chez le Mal-De-Bloc.

    « Bref, à mon avis, dans les chemins qu’aurait pu prendre le Bloc, il a pris la mauvaise direction. Une des avenues qu’il aurait pu explorer aurait été de songer à faire élire des candidats à l’extérieur du Québec. Quand penses-tu? Personnellement, je me dis pourquoi pas. Il y a des francophones à l’extérieur du Québec et ça n’empêcherait pas à mon avis le Bloc d’être séparatiste. De plus, en élargissant le nombre potentiel de députés possibles, ce que dit Gilles Duceppe de voter Bloc pour contrer les conservateurs aurait pu être encore plus vrai. Ce qui ne sera pas le cas demain si les conservateurs rentrent majoritaires. »

    Perte de temps et de moyens. Le Mal-de-Bloc doit rester un parti strictement québécois. De toute façon, les francophones hors-Québec n’ont pas intérêt à ce que le Québec se sépare, alors ils n’appuieraient jamais le Mal-De-Bloc.

    « Est-ce que ce scénario pourrait faire grimper la ferveur séparatiste? Peut-être est-ce cela la stratégie de Duceppe finalement mais c’est vraiment très mal expliqué de sa part. »

    Je ne crois pas. Duceppe a intérêt à ce que les CONservateurs soient minoritaires.

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