Mes deux derniers billets ont engendré ce fort intéressant excès accès de rage chez Anne Archet. Ça m’excite quand je fais fâcher une anarchiste!
Plus sérieusement, j’aime beaucoup quand elle fait réfléchir ses lecteurs comme ça!
Voici des extraits de son dernier billet (ce genre de chronique est trop bien écrite pour être publiée dans un journal de masse) suivi de mes commentaires.
Richard Martineau caricature les anarchistes pour mieux les discréditer. Pourquoi ferait-il le contraire? C’est son rôle social et il est payé pour le faire. Soit, Martineau est un twit, voilà un fait indiscutable. Mais il n’est pas le seul à avoir cette opinion : tous les commentateurs des médias disent la même chose, de Jean-Luc Mongrain à l’autre imbécile avec un nœud papillon dont le nom m’échappe. «La manifestation est louable, mais ce sont les casseurs qui sapent sa légitimité, ragnagna scrogneugneu. »
Bien dit! Pendant qu’on traite de “crottés” ces manifestants (par exemple, Martin “le pédant” Pouliot à LCN cette semaine), on fait l’apologie de la brutalité policière et des invasions criminelles militaro-terroristes! Et vogue la galère, tra-la-lère! Et surtout, on supporte les troupes au lieu de les ostraciser comme on le fait si bien avec les bs non corporatistes! Il y a eu deux unes consacrés à l’apologie du militaro-terrorisme dans le Journal de Culbec la fin de semaine dernière! Et après ça, ce sont les manifestants qui sont considérés comme des criminels!
Comme de raison, les média ont tort, car en réalité c’est exactement le contraire: c’est la manif qui est à condamner et les casseurs qui doivent être encouragés.
En fait, une telle manif ET les casseurs doivent être condamnés. C’est l’action directe non-violente qui est à encourager. La “révolution anarchiste violente” n’existe pas! Ici, je vais m’inspirer fortement de ces propos de (Ouille! Anne Archet ne m’aimera pas ici!) François Tremblay.
Un problème spécifique avec l’utilisation de la violence pour atteindre des buts anti-étatistes, est qu’une telle violence fait en sorte que ses zélateurs deviennent en fait…des étatistes! En effet, on peut définir l’État comme “un monopole coercitif de violence légitime“. Évidemment, n’importe qui peut agresser quelqu’un d’autre dans un système étatiste, mais son agression ne sera pas considérée comme légitime, alors qu’une telle agression perpétrée par l’État (par exemple la brutalité policière, justement!) sera considérée comme légitime! L’État, intrinsèquement, cherche à rendre illégitime les crimes commis par d’autres groupes ou individus, tout en légitimant ses propres crimes.
L’activiste violent considère évidemment sa propre utilisation de la violence comme légitime, car sinon, il n’utiliserait pas cette violence. Il considère aussi la violence de l’État comme étant illégitime, car sinon il ne combattrait pas cette violence. Donc, en utilisant la violence, les activistes et les groupes associés se considèrent nécessairement comme un monopole de violence légitime. Ce monopole assumé n’est rien d’autre qu’un nouvel État au même titre que l’État actuel! Par conséquent, un dérapage inévitable se produit dans toutes les révolutions violentes: les soi-disants “révolutionnaires” deviennent souvent encore plus cruels et oppresseurs que ceux qu’ils ont combattu.
Les manifs sont par essence inutiles, surtout lorsqu’elles sont pacifiques, planifiées, connues longtemps à l’avance, sages et encadrées par un service d’ordre (qui ne sont rien d’autre que des flics — contestataires mais flics quand même, cela dit en passant.
C’est vrai la quasi-totalité du temps. Mais attention, avec un fort support populaire, une manifestation pacifique peut être très efficace. Un très bon exemple est la manifestation pro-CHOI Radio X qui a réuni 50 000 personnes à Québec en 2004. Mais un tel truc est rarissime, j’en conviens.
J’ai déjà eu maille à partir avec le service d’ordre de la CSN et laissez-moi vous dire que je choisirais les flics du SPM n’importe quand.
Il est normal qu’une organisation criminelle comme la Congrégation des Syndicaleux Non-progressistes ait ses fiers-à-bras. Une manifestation anarchiste n’a pas besoin de tels fiers-à-bras.
Les manifs sont assimilables à des pétitions sans papier à signer, des pétitions où les participants n’ont pas à s’identifier (et encore, la police est bien contente de compléter ses dossiers lors de tels événements).
Pour cette dernière raison, je n’ai aucun problème à ce que les manifestants se masquent le visage. N’oublions pas que la police a intérêt à ce que la casse se produise, comme on a pu le constater à Montebello.
Manifester, c’est pétitionner le pouvoir et c’est entrer en dialogue avec lui. Et lorsqu’on dialogue avec un pouvoir (comme lorsqu’on dialogue avec un individu), on en reconnaît la légitimité. Voilà pourquoi manifester « calmement et avec ordre » est un droit démocratique: tout simplement parce que manifester ne change absolument rien — même si on peut obtenir des ajustements cosmétiques, si on a beaucoup de chance.
Je suis d’accord! Voilà pourquoi je n’ai presque jamais manifesté (et je regrette la seule fois où je l’ai fait) et que je ne manifesterai probablement plus.
La casse, par contre, est créative. Elle exprime de façon flagrante qu’il y a un problème qui déborde les voies normales et acceptées des conflits sociaux. Elle montre qu’il y a encore une part de révolte irréductible dans notre société aseptisée.
Il est vrai que la casse est créative, mais elle n’est pas efficace pour les anarchistes et en fait, elle n’est pas anarchiste du tout, parce qu’elle est violente. Plus efficace est l’action directe ou le désengagement pacifique (ou la fuite, comme Anne Archet elle-même le dit si bien)
Et elle a l’immense mérite de foutre la trouille aux politiciens (ceux au pouvoir comme ceux de l’opposition) et aux propriétaires.
Avec un si faible appui populaire, les politiciens sont morts de rire et souhaitent ce genre de casse insignifiante le plus souvent possible. Il n’y a rien d’anarchiste à commettre des agressions en cassant des vitres et en vandalisant des voitures d’innocentes victimes qui n’ont rien à voir avec la manifestation. À la limite, que les casseurs se battent avec les policiers (ou qu’on fasse de la casse dans des postes de police) puisque ce sont eux qu’il faut combattre! Même si ce n’est pas une bonne idée, ça serait beaucoup moins pire!
Elle est le symptôme d’un désir de rupture avec l’ordre.
Oui, mais il y a d’autres manières plus efficaces de concrétiser ce désir.
Et elle est souvent le point de départ d’un mouvement insurrectionnel
Aucun mouvement insurrectionnel ne va démarrer avec cette manif. Ceci dit, il est vrai que la casse peut engendrer des mouvements insurrectionnels, mais la violence doit cesser pour que ce mouvement insurrectionnel soit anarchique.
sans casseurs, est-ce que la manif des femmes, le 8 mars 1917, aurait renversé le tsarisme? Le service d’ordre a vraiment chié, ce jour-là.
Légitime défense contre un ennemi trop oppresseur avec un fort appui populaire, ce qui n’a donné aucune chance aux autorités. De plus, cette casse fut suivie d’une révolution pacifique très efficace. Dans ce contexte précis, je n’ai aucun problème avec la casse. Le contexte de la manif du COBP n’est pas du tout la même chose.
Les fémi-favoritistes culbécois (dont la majorité sont des hommes féminisés), qui prônent la violence étatique pour imposer la supériorité féminine, auraient intérêt à en savoir plus sur ce mouvement féministe. Ils comprendraient que le vrai féminisme prône l’égalité des sexes contrairement à leur idéologie étatiste de pacotille.
Et en mai 68, est-ce qu’on aurait dû s’en tenir sagement à réclamer démocratiquement la libération des militants étudiants emprisonnés? Encore une fois, les organisateurs de la manif ont été drôlement débordés.
Encore une fois, il s’agissait d’une légitime défense contre une agression de l’État envers les étudiants. Je n’ai aucun problème avec la légitime défense, incluant toute résistance à une arrestation policière (avec crime commis ou pas). Ça n’a rien à voir avec du vandalisme sur des innocentes victimes qui n’ont rien à voir avec la manif.
S’autoréguler ne veut pas dire s’autopolicer. Dire qu’un anarchiste peut « arrêter les casseurs » dans une manif démontre, en plus qu’on n’a jamais été dans une manif, qu’on souhaite que les anars assument le rôle de police. Ce qui revient à dire que les anars se font déléguer une responsabilité de contrôle social de la part des autorités en place. Comme le représentant syndical qui doit calmer ses membres lorsque le syndicat n’est pas en période de négo, comme le chef de parti de gauche qui doit canaliser l’insatisfaction dans des voies respectables et démocratiques. Bref: c’est vouloir faire de l’anarchiste un rouage de l’ordre établi, un rouage de l’exploitation. Beurk.
Je suis d’accord mais si des organisateurs anarchistes savent fort bien que la casse va survenir, ils devraient annuler la manifestation ou laisser les gau-gauchistes étatistes et les casseurs se démerder avec leurs troubles.
Les médias donnent une mauvaise image de l’anarchie? Big fucking deal: ils l’ont TOUJOURS fait. Ça n’a jamais empêché les anars d’exister, la révolte de se développer et le désir de vivre autrement de se répandre. Il ne faut pas penser que la violence des manifs est le seul prétexte que les médias utilisent pour marginaliser les anars; s’il n’y en avait pas, ils trouveraient autre chose. Il ne faut pas manifester dans l’idée de faire passer un message qui sera relayé par des médias objectifs auprès de la population, parce que les « médias objectifs » sont une fiction démocratique qui masque la fonction de contrôle social inhérente à cette institution.
Ça me fait penser à Normand Sphincter qui avait déjà invoqué l’infiltration des anarchistes dans la casse lors des séries des Montreal Habs l’an dernier (nettement pire comme casse que celle de la manif du COBP, contrairement à ce que les médias prétendent). Encore plus ridicule que Tartineau ici!
Néanmoins, au lieu d’uniquement blâmer les médias, comment expliquer alors que le libertarianisme ait une meilleure réputation aux yeux du public? Se pourrait-il que les libertariens sont plutôt associés au pacifisme et au rationalisme (malgré leur anti-mathématisme primaire) alors que les anarchistes sont plutôt associés à l’irrationalisme et à la violence? Quelles leçons les anarchistes devraient-ils en tirer?
Les médias et les flics sont les deux faces d’une même médaille et si ça se trouve, nous souffrons bien plus souvent de la brutalité médiatique que de la brutalité policière.
Justement, ne devrait-on pas se concentrer plutôt sur la brutalité médiatique?
D’ailleurs, voilà la principale faute de la manif du COBP (comme celle de presque toutes les manifs): sa recherche de publicité et de présence médiatique. On avertit à l’avance qu’on va manifester, le build-up médiatique prend des proportions démeusurées, les beus sont sur les dents et se préparent à foncer dans le tas, les casseurs choisissent leurs briques et leur bat de baseball… tout le monde apprend son rôle et le joue à merveille. Ce n’est pas le festival de l’anarchie, c’est une mauvaise pièce de théâtre d’été qu’on joue chaque printemps, par anticipation d’un changement social qui ne viendra jamais.
Entièrement d’accord! J’ai moi-même mentionné que cette manif était inefficace.
Ceci étant dit, comment lutte-t-on contre la brutalité policière? Il faudrait d’abord commencer par s’attaquer non pas aux « débordements » policiers, parce que ça implique qu’il serait possible d’avoir une « bonne police » et qu’on pourrait la réformer. Le COBP n’est pas anar par essence, sinon il s’appellerait le COP : le Collectif opposé à la police.
D’accord! Je veux être membre du COP!
Il faudrait aussi quitter la logique de l’opposition, qui est toujours en dernière instance celle de la loyale opposition de Sa Majesté. Cesser de dialoguer avec le pouvoir, cesser de réclamer des réformes et des changements au pouvoir. Il faut plutôt prendre (et reprendre) tout de suite, ici, maintenant, les moyens de notre propre existence. Se réapproprier notre vie à l’extérieur de l’ordre et de sa morale et se donner des moyens pour la défendre — la fuite en étant un qui ne serait pas à négliger.
Raison de plus pour ne pas utiliser la violence. Nous avons d’autres moyens de contester l’ordre établi. Et je compte bien en exposer quelques uns prochainement.
La casse est, qu’on le veuille ou non, un des visages de l’anarchie, celui de la révolte et de l’affrontement avec l’ordre. Le rejeter est rejeter les anars.
Pour les anars, la casse est un acte de violence incompatible avec l’anarchie, sauf s’il s’agit d’une légitime défense contre la violence étatique et que la cause en question bénéficie d’un appui populaire significatif.
Mais il en va de nous de donner à voir un autre visage de l’anarchie, loin des médias, de la police, de l’ordre établi, de ses rituels et de ses symboles : celui d’individus reprenant possession de leur vie, dont l’exemple ne saurait qu’aiguillonner chez tous les désirs d’un autre futur.
Reprendre possession de notre vie veut aussi dire d’éliminer la violence de notre vie, sauf dans les cas de légitime défense. Ce n’est pas avec la violence qu’on va s’éloigner des médias et de l’ordre établi. Il faut démontrer que les anarchistes sont supérieurs aux étatistes sur ce point.
Ni casse, ni manif! Vive la Révolution l’Évolution Tranquille anarchiste!